Animée par Isabelle Boulaire : retour sur l'expérimentation portée par l'IE-EFC avec l'ANACT et le CJD.
Participant : Dirigeant.e.s d'entreprises de toutes tailles embarquées ou non dans une démarche de transition écologique.
"Nous parlerons d’Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC) : une forme d'analyse des dynamiques économiques qui s’intéresse à la valeur produite par l'usage et l’activité plutôt que la vente biens en volume, le pas de côté pour articuler performance économique, réduction d'impact négatif écologique et santé au travail".
Dans le contexte économique et environnemental actuel, une question s'impose : La transition écologique est-elle un coût, une contrainte, ou le dernier grand levier de performance et d'innovation pour l'entreprise ?
Au Club Inné, nous pensons que des réponses se trouvent dans vos expériences et dans la rencontre entre pairs.
Avec l'économie de la fonctionnalité et de la coopération, nous aimons croiser les regards pour mieux comprendre les contraintes qui pèsent sur les acteurs acteurs économiques : l'impératif de croissance et de rentabilité qui paraît incompatible avec une injonction forte à reconnaître et à respecter les limites planétaires.
Cela appelle plusieurs questions dissonantes :
Est-ce que c'est encore possible aujourd'hui de se développer en prenant en compte les enjeux environnementaux ?
A-t-on vraiment les moyens de faire mieux avec ce qu'on a ?
Comment faire évoluer son entreprise dans un système de pensées qui repose sur une logique de volume ?
Comment faire (re)connaitre le travail invisible et la valeur de notre activité ?
Comment se projeter dans des dynamiques d’actions à moyen termes quand on s’attache à finir le mois sans être dans le rouge ?
Nous vous proposons une soirée de rencontre privilégiée basée sur une méthodologie inédite et puissante, développée par l'Institut Européen de l'Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (IEEFC) : l'outil "Frise Chronologique".
Le kit écologie et travail : un puissant dispositif de mise en récit et de mise en perspective pour :
📐Mesurer le chemin parcouru : Formaliser une trajectoire personnelle et celle de l'entreprise face aux défis écologiques et du travail.
🔑Identifier les clés de succès : Décrypter, à travers les expériences de dirigeants-témoins, les moments charnières, les ressources soutiens nécessaires et les façons de contourner les difficultés.
🧭Des mots et repères pour : Partager avec des pairs engagés pour se sentir conforté dans ses valeurs et ses actions.
Ce travail porté par l'IE-EFC est un travail de recherche qui s'est appuyé sur des parcours de dirigeants engagés dans une trajectoire EFC. C'est une méthodologie de mise en récit.
Ce travail cherche à réconcilier la performance économique avec l'urgence écologique en passant par le levier du travail.
Le cadre : Il s'agit d'une réponse à l'Appel à Manifestation d'Intérêt (AMI) "Écologie et travail" de l'Anact, piloté par l'IEEFC en partenariat avec le CJD (Centre des Jeunes Dirigeants) et le laboratoire ATEMIS.
L'objectif central : Le projet vise à faire émerger une "demande sociale" favorable à la transition écologique. Il ne s'agit pas seulement de technique, mais de donner envie et de créer les conditions pour que les dirigeants s'engagent.
L'approche : C'est une méthodologie innovante qui cherche à articuler la question écologique avec celle du travail réel du dirigeant, pour sortir d'une vision fragmentée du pilotage économique.
Quelques éléments clés à retenir.
L'analyse des trajectoires : La méthode s'appuie sur le vécu réel. 5 dirigeants ont d'abord été interviewés pour modéliser leur parcours, ce qui a permis de concevoir des outils ensuite testés par une quinzaine d'autres dirigeants.
L'EFC comme boussole : Le fond théorique repose sur l'Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC). L'idée est de passer d'une logique industrielle (volume, productivité) à une logique servicielle (effets utiles, ressources immatérielles).
Deux frises ont été présentées
La Frise Chronologique : C'est l'outil central de mise en récit. Elle permet de visualiser la trajectoire de l'entreprise en connectant des événements externes (ex: Covid, inflation) et internes. Elle croise l'organisation du travail, le modèle d'affaires et le rapport aux ressources.
Le Kit d'Exploration (Les jetons) : Des jetons sont utilisés pour marquer les registres de performance sur la frise (ex: "Rentabilité", "Utilité sociale", "Coopération"). Cela permet d'identifier les bascules d'un modèle à l'autre.
Le PET canva (Performance-Écologie-Travail) : Un support de synthèse pour articuler les dimensions économiques, le travail et l'écologie.
Rompre la solitude : Les dirigeants se sentent souvent seuls face à ces enjeux. L'atelier permet de voir qu'ils partagent des problématiques communes.
La dimension cognitive et constructive de l'exercice : une vraie prise de recul hors du "guidon" quotidien.
Mise en récit : Le dirigeant ne fait pas que "vider son sac" (catharsis), il relie des événements entre eux pour leur donner une cohérence. C'est ce qui transforme une suite de problèmes subis en une histoire compréhensible.Le but est de "révéler le sens des actions entreprises" en matérialisant le lien entre les événements.
L'Objectivation : le design comme "outil de médiation visuelle". Cela permet de "matérialiser leur trajectoire"
La Réflexivité : C'est la capacité à s'observer soi-même en train d'agir. C'est ce qui permet de sortir du "guidon". On ne regarde plus seulement le travail, on regarde comment on pense son travail. L'objectif est d'amener les dirigeants à "ré-interroger leurs modes de pensée" et de permettre une "prise de recul" pour "interroger et remettre en question ses pratiques".
Mise en mouvement : L'outil ne sert pas juste à constater, mais à valider des intuitions et donner des clés pour l'action future.
Quelques applications pratiques :
Sensibiliser les équipes
Faciliter le dialogue social (CSE) en liant économie et santé au travail.
Aider à la décision stratégique.
Dès l'ouverture, les participants ont interrogé la légitimité de ce rapprochement. Si l'écologie est vue comme un "patrimoine commun" ou une "ressource", le lien avec le travail ne va pas de soi.
Le doute du biomimétisme : Peut-on calquer le modèle économique sur le modèle naturel (écosystème, robustesse) ? L'assemblée souligne les limites de ce mimétisme : l'économie a ses propres règles.
La crainte de l'instrumentalisation : Une question forte émerge : l'écologie n'est-elle qu'un "nouveau prétexte" pour transformer le travail ? Ou l'inverse : le travail va-t-il instrumentaliser l'écologie pour une simple optimisation ?
L'individu vs le Travailleur : Une distinction s'opère. L'écologie personnelle doit-elle s'arrêter à la porte de l'entreprise ? L'individu et le travailleur sont-ils la même personne ?
Les participants ont identifié une symétrie inquiétante entre la gestion des ressources naturelles et la gestion des ressources humaines.
La convergence des "Burnout" : Les deux systèmes génèrent des externalités négatives. Quand on ne respecte pas le rythme du vivant (nature) ou le rythme de l'humain (travail), le résultat est le même : l'épuisement.
Le besoin de "Soin" : Face à ce constat, le mot "Soin" (ou "Prendre soin") apparaît comme la clé de voûte. C'est le terme qui permet de faire la jonction : prendre soin de la planète et prendre soin des travailleurs sont deux faces d'une même démarche.
Le point d'accroche "EFC" : le modèle économique.
Une question de valeur : Le sujet écologique rencontre-t-il la demande ? C'est une remise en débat fondamentale de ce qui a de la valeur.
Au-delà de l'individu : Il a été dit que cela "ne peut pas être porté au niveau de l'individu". Ce sont les "effets d'infrastructure" et le modèle économique qui créent des potentiels ou détruisent de la valeur.
À travers les trajectoires de Luc Monvoisin & Isaure Leger (Kataba) et de Laure Marissiaux (Lavomatic), les participants ont pu voir comment les crises et les bifurcations modèlent un nouveau rapport au travail et à l'écologie.
L'exemple de Kataba (mobilier de bureau en réemploi)
La trajectoire: On observe une évolution d'un modèle centré sur la "conception-réalisation" vers une approche beaucoup plus systémique. La frise montre des jalons où les questions de ressources (matières premières issues du réemploi) percutent l'organisation du travail (comment mobiliser des artisans locaux ?).
La bascule : isoler un moment précis de l'histoire de l'entreprise permet de révéler le changement de "logiciel". Pour Kataba, la bascule ne s'est pas faite uniquement sur le choix du matériau écologique, mais sur la coopération.
Le changement de performance : On passe d'une performance "produit" (vendre des meubles) à une performance "territoriale et relationnelle". Le travail n'est plus seulement de la gestion de commande, mais de l'animation d'un écosystème de partenaires. L'intention ici est de montrer que l'écologie oblige à coopérer autrement, ce qui transforme le contenu même du travail du dirigeant.
la trajectoire de Laure Marissiaux sert de miroir sur la question de la soutenabilité. En relatant ses étapes, Laure montre que les "événements externes" (crise énergétique, inflation) ne sont pas que des problèmes comptables, mais des leviers pour ré-interroger la mission de l'entreprise.
"L'analyse des frises de Kataba et de Lavomatic a permis de rendre palpable un concept clé : le déplacement du curseur de performance.
Chez Kataba, on voit comment l'écologie (le réemploi) a agi comme un moteur de coopération, transformant le métier de dirigeant d'un rôle de 'gestionnaire de flux' à celui d' 'animateur d'écosystème'.
Chez Lavomatic, le récit des étapes a mis en lumière la fragilité et la robustesse du modèle face aux chocs externes.
Ce 'zoom' sur les moments de bascule n'est pas qu'un exercice de mémoire : c'est un outil pour révéler ce qui a changé. En verbalisant ces étapes, les dirigeants s'aperçoivent que leur modèle de réussite n'est pas seulement financier, mais qu'il intègre désormais la pérennité des ressources (écologie) et la qualité du lien social (travail)."
Les échanges qui ont suivi ont révélé la réalité, parfois brute, de ce que signifie "diriger" à l'heure de l'écologie.
Le travail est un organisme vivant, pas un tableur Excel
Le premier constat est unanime : "Ce n'est pas linéaire". Contrairement aux plans stratégiques classiques, la trajectoire "Écologie et Travail" est une matière vivante et dynamique.
L'entreprise n'est plus vue comme une machine, mais comme un écosystème en interaction constante avec son environnement.
Ce caractère "vivant" implique une part d'imprévisibilité : on avance par tâtonnements, par essais et erreurs. Comme l'a souligné un participant, "on ne sait pas où on va au départ".
La quête de sens : entre conviction et risque financier
Une observation a marqué l'assemblée : l'absence de données chiffrées ou de rentabilité immédiate dans les récits.
Le moteur, c'est l'engagement : On parle de "curiosité", de "rencontre", voire de "foi" ou de "quête". C'est le système de valeurs du dirigeant qui sert de premier déterminant.
La question du risque : Cet engagement n'est pas hors-sol. Il pose la question de la prise de risque. Le dirigeant s'expose financièrement pour suivre ses convictions, souvent sans garantie de succès.
Piste de réflexion : Il serait intéressant d'étudier ultérieurement l'incidence réelle de ces bascules sur les données financières pour rassurer ou guider les futurs engagés.
La frise comme "Révélation" du travail ingrat
L'un des apports les plus forts de la plénière a été de rendre visible le "travail ingrat du dirigeant".
Sortir de l'invisibilité : Souvent, le dirigeant porte seul les tensions entre urgence écologique et maintien de l'emploi (travail). La frise permet de reconnaître ce travail de pilotage invisible.
Une forme de reconnaissance : En mettant en récit ces moments où ils ont dû "trouver les solutions à leur portée", la frise devient un outil de valorisation. Elle montre que le dirigeant n'est pas juste un gestionnaire, mais celui qui maintient l'équilibre d'un modèle économique sous tension.
La force de la méthodologie présentée réside dans sa capacité à ne pas laisser le dirigeant seul face à ses constats. Le PET Canva offre une structure pour dessiner demain.
Adopter cette démarche, c'est se poser des questions que l'on évite habituellement sous la pression du quotidien :
Sur la valeur : Qu’est-ce que mon entreprise produit réellement comme "effets utiles" pour ses clients et son territoire, au-delà du produit vendu ?
Sur les ressources : Comment puis-je préserver la "santé" de mes ressources, qu'elles soient naturelles (matières premières) ou humaines (engagement, compétences, santé des salariés) ?
Sur la coopération : Qui sont les partenaires avec qui je devrais m'allier pour rendre mon modèle plus robuste ?
Sortir du "toujours plus" pour aller vers le "mieux".
Passer du produit à l'usage : Ne plus seulement vendre des meubles ou des lavages, mais garantir un usage durable, réparable et sobre.
Intégrer le travail dans la stratégie : Le travail n'est pas un coût à réduire, mais une ressource immatérielle principale qui permet l'adaptation écologique.
Voici trois pistes concrètes de "premiers pas" :
Faire sa propre frise en interne : Réunir son équipe proche pour identifier ensemble les moments où le modèle a tangué et les solutions qui ont émergé. C'est un puissant outil de cohésion.
Identifier une "ressource critique" : Choisir une ressource (ex: l'eau, une compétence rare, l'engagement des équipes) et analyser comment le modèle économique actuel la préserve ou l'épuise.
Oser le tâtonnement : Accepter, comme Luc ou Laure, que la transition n'est pas un plan parfait mais une trajectoire faite d'essais. L'important est de mettre en place des espaces de discussion (comme la plénière) pour analyser ces essais.
La plénière a démontré une chose essentielle : si le défi écologique est immense, le relever par le prisme du travail redonne du pouvoir d'agir aux dirigeants. En cessant de porter seuls le poids de la décision, en utilisant des outils de mise en récit et en acceptant la part de vivant dans leur entreprise, les dirigeants ne font pas que 'verdir' leur activité : ils réinventent leur métier. Comme le souligne le dossier, l'objectif est bien de faire émerger une 'demande sociale' où l'écologie et la qualité du travail deviennent les deux piliers d'une réussite durable.
ATEMIS – IE-EFC, 2024,2025 Référentiel EFC -Territoires en Transition [Accéder aux documents ]
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Focus sur TerritoiresTransition-référentielEFC ©Atemis
En complément, il vous est proposé de découvrir une partie du référentiel " Promouvoir la coopération et soutenir l’engagement des personnes, composé de 3 fiches ressources (10. La coopération, un levier de performance ; 11. Soutenir la coopération; 12. Les ingrédients de l’engagement).
L'engagement n'est pas un stock inépuisable, c'est une dynamique qu'il faut nourrir. Dans le cadre de la transition "Écologie et Travail", cet engagement est le carburant qui permet de dépasser la peur du risque et l'incertitude.
Pour qu'un dirigeant ou un collaborateur s'engage durablement, trois conditions doivent être réunies :
La dimension éthique (Le Sens) : L'action doit être en accord avec les valeurs profondes. (L'aspect "Quête/Foi" évoqué par vos participants).
La dimension cognitive (Le Savoir) : Il faut comprendre les enjeux et se sentir capable d'agir. C'est ici que la frise chronologique intervient comme outil de compréhension.
La dimension affective (Le Sentiment d'appartenance) : Se sentir membre d'une communauté (le collectif CJD, l'écosystème territorial).
Le document identifie des leviers concrets qui résonnent avec vos échanges en plénière :
La mise en récit (L'ingrédient n°1) : Pour s'engager, il faut pouvoir raconter d'où l'on vient et où l'on va. La frise n'est pas qu'un dessin, c'est le support de cette mise en récit qui rend l'engagement "lisible" pour soi et pour les autres.
La Reconnaissance : L'engagement s'épuise s'il n'est pas reconnu. Transformer le "travail ingrat du dirigeant" en une valeur visible est un facteur de réengagement.
Le droit à l'expérimentation (L'essai/erreur) : Puisque la trajectoire n'est pas linéaire, l'engagement nécessite un environnement qui accepte le tâtonnement.
Le kit écologie et travail et le référentiel se rejoignent sur trois points fondamentaux :
1. Sortir de l'épuisement (La durabilité de l'engagement) Tout comme on parle de burnout dans le travail ou d'effondrement dans l'écologie, l'engagement peut lui aussi s'épuiser. Le document ATEMIS rappelle que si l'on ne prend pas "soin" de l'engagement (par la coopération et le sens), la transition s'arrête. Faire le lien "Écologie et Travail", c'est s'assurer que la transition écologique ne se fait pas au prix de l'épuisement humain.
2. Le passage de l'Individuel au collectif L'engagement est stimulé par la coopération. C'est parce que Luc (Kataba) ou Laure (Lavomatic) coopèrent avec leur territoire qu'ils trouvent les ressources pour tenir leurs convictions écologiques.
3. La création de "Ressources immatérielles" En EFC, l'engagement est une ressource immatérielle stratégique.
Une équipe engagée = plus de capacité à trouver des solutions écologiques innovantes.
Un dirigeant engagé = une capacité à assumer le risque financier de la transition.
Comprendre les 'ingrédients de l'engagement', c'est comprendre que pour réconcilier Écologie et Travail, il ne suffit pas de changer de machine ou de fournisseur. Il faut cultiver les conditions qui permettent aux individus de s'impliquer sans s'épuiser. En mettant en récit nos trajectoires (la frise) et en acceptant de coopérer, nous ne faisons pas que 'travailler', nous nourrissons la ressource la plus précieuse de la transition : notre volonté d'agir ensemble.